La question de lire le Coran sans ablutions repose sur une distinction que les quatre écoles juridiques traitent différemment : le contact physique avec le mushaf, la récitation de mémoire et le type d’impureté en cause. Nous allons examiner les positions détaillées de chaque madhhab sur ces points, en intégrant les cas contemporains liés aux supports numériques.
Récitation de mémoire sans wudu : le point de convergence des quatre madhhab
Les quatre écoles s’accordent sur un socle commun : réciter le Coran de mémoire sans wudu est permis en état de hadath mineur. Cette permission repose sur l’absence de contact direct avec le texte sacré. Le hadath mineur (perte des ablutions) n’empêche pas la parole, y compris la parole coranique, tant qu’aucun mushaf n’est manipulé.
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Chez les hanafites, cette permission est explicite et largement documentée dans les ouvrages de référence comme le Tabyin al-Haqaiq de l’imam al-Zayla’i. Les malikites adoptent la même position pour la récitation orale, tout en étant les plus stricts dès qu’un support entre en jeu.
Les shafi’ites et les hanbalites confirment également la licéité de la récitation sans wudu, à condition que la personne ne soit pas en état de janaba (grande impureté). Cette nuance est capitale et constitue la véritable ligne de fracture entre hadath mineur et hadath majeur.
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Toucher le mushaf sans ablutions : divergences entre écoles juridiques
C’est sur le contact physique avec le mushaf en arabe que les positions se séparent nettement.
La majorité des savants des écoles hanafite, malikite, shafi’ite et hanbalite considèrent qu’il est interdit (haram) de toucher le mushaf sans être en état de pureté rituelle. Ils s’appuient sur le verset de la sourate al-Waqi’ah (56:79) et sur le hadith rapporté par ‘Amr ibn Hazm stipulant que seul le purifié touche le Coran.
L’école malikite est la plus stricte sur ce point : elle interdit non seulement de toucher le mushaf, mais aussi de le porter ou de tourner ses pages sans wudu. L’imam Malik ibn Anas a toutefois admis une exception pour les enfants en apprentissage, considérant que leur imposer systématiquement les ablutions serait une contrainte excessive.
- Hanafites : interdiction de toucher le mushaf sans wudu, mais permission de le porter avec un étui ou un tissu intermédiaire sans contact direct avec les pages.
- Shafi’ites : interdiction de toucher le mushaf et même ses marges, selon l’imam al-Nawawi dans al-Majmu’. La barrière doit être totale entre la peau et le texte.
- Hanbalites : interdiction similaire, avec une tolérance pour le mushaf enveloppé si le contact n’atteint pas les feuillets, comme documenté dans Tashih al-Furu’ de l’imam al-Mardawi.

Janaba et récitation du Coran : l’interdiction quasi unanime
En état de grande impureté (janaba), la question change radicalement. La récitation même de mémoire devient interdite selon la majorité des savants, et ce jusqu’à l’accomplissement du ghusl (bain rituel complet).
Les hanafites, les shafi’ites et les hanbalites s’accordent sur cette interdiction. Ils se fondent sur des hadiths rapportant que le Prophète (paix et salut sur lui) ne récitait pas le Coran en état de janaba.
L’école malikite présente une position encore plus ferme : en état de janaba, il est interdit de lire, toucher ou même porter le mushaf. L’imam Malik considérait que la grande impureté constitue un obstacle absolu à toute interaction avec le texte coranique, qu’elle soit orale ou physique.
Une nuance existe cependant pour la lecture intérieure, sans mouvement des lèvres. Certains savants, notamment parmi les hanafites, considèrent que parcourir le texte des yeux sans prononcer les mots ne constitue pas une récitation au sens juridique du terme. Cette position reste minoritaire mais offre une issue pratique dans certaines situations.
Lire le Coran sur smartphone sans ablutions : les fatwas contemporaines
Les supports numériques ont généré un consensus assez large parmi les savants contemporains. Un smartphone ou une tablette n’est pas assimilé au mushaf physique : l’écran affiche une représentation numérique du texte, pas de l’encre sur du parchemin.
La lecture du Coran sur téléphone sans wudu est permise selon la majorité des avis contemporains. Cette position a été confirmée par des institutions comme Dar al-Iftaa. Le raisonnement repose sur le fait que l’appareil lui-même n’est pas un mushaf, tout comme un tableau sur lequel on écrirait un verset ne serait pas soumis aux mêmes règles que le livre sacré.
Nous observons que cette distinction a des implications pratiques considérables. Elle permet de maintenir un lien quotidien avec le Coran dans des situations où les ablutions ne sont pas immédiatement accessibles : transports, milieu professionnel, voyage.
- Hadath mineur (sans wudu) : lecture sur écran permise, récitation de mémoire permise, contact avec le mushaf physique interdit.
- Janaba (grande impureté) : lecture sur écran déconseillée par la majorité, récitation de mémoire interdite, contact avec le mushaf interdit. Le ghusl reste requis avant toute interaction.
- Menstrues : l’école malikite autorise la récitation de mémoire pour les femmes en période de menstrues, par crainte de l’oubli du texte mémorisé. Les autres écoles divergent sur ce point.
Le cas de la traduction du Coran
Un livre contenant uniquement la traduction du Coran, sans le texte arabe, n’est pas considéré comme un mushaf par la majorité des savants. Le toucher sans ablutions est donc permis selon les quatre écoles, car la traduction n’a pas le même statut que le texte révélé en langue arabe.
Pour un ouvrage bilingue (arabe et traduction), la question dépend de la proportion du texte arabe. Si le texte coranique en arabe constitue la partie principale, les règles du mushaf s’appliquent. Si le commentaire ou la traduction prédomine, certains savants assouplissent le jugement.

La règle qui traverse les quatre écoles juridiques reste lisible : c’est le contact physique avec le texte arabe du Coran qui exige la pureté rituelle, pas l’acte de réciter. Cette distinction, souvent mal comprise, permet à chaque musulman de garder un rapport régulier avec le Coran, y compris dans les situations où les ablutions ne sont pas réalisables, en privilégiant la récitation de mémoire ou les supports numériques.

